10/10/2006

 

Gaston n'est pas à proprement parler un séducteur… Les soins que le commun des mâles prodigue volontiers aux dames lui sont aussi étrangers que les coutumes nuptiales de Papouasie-Nouvelle Guinée. Pire encore, quoique ayant du respect pour sa propre personne, il ne se concède nulle douceur et ne s'autorise que très rarement la soie d'un plaisir. Le velouté n'est pas son univers, dans lequel les lits sont faits pour dormir et non jouir du moelleux. Pas de crème dans son café, pas de délicatesse dans ses gestes, pas de sapin dans son Noël. L'existence de Gaston, râpée aux parois calleuses du quotidien, se vit solitaire et sans bruit, sans combats excessifs toutefois.Grand, le visage anguleux et allongé de Gaston capte vaguement l'attention. Par-dessus les traits soumis à la puissance d'une mâchoire et d'une dentition de pelle mécanique, la gentillesse du regard lui donne une allure débonnaire qui compense quelque peu sa laideur chevaline. Ambigu et dynamique, son robuste faciès attire l'œil, comme en général les figures inclassables. Mais Gaston, maladroit avec les hommes et timide avec les femmes, ne se soucie guère d'originalité ni de charme. Pour éviter les problèmes, Gaston se veut depuis toujours fonctionnel, dans son esthétique autant que dans ses préoccupations. C'est dire que ses rapports avec la beauté et l'art, aussi épisodiques et équivoques qu'un acte sexuel d'éléphanteau, ont la rareté des canicules danoises. Non qu'il ne goûte point l'éclat des grandes œuvres ou l'harmonie des formes, mais il a régulièrement tendance à fuir la confrontation avec tout ce qui risque de provoquer en lui une émotion qu'il ne maîtrise que rarement. Orphelin précoce, il s'était rapidement élevé lui-même dans l'omission de ce qui était gratuit. Six années d'internat presque sans histoire, un concours de recrutement réussi dès le premier essai et la fonction publique lui tendit les bras. Il l'embrassa sans humeur ni question. Depuis lors, Gaston se consacre au classement de dossiers rectangulaires étiquetés avec minutie, dans un bureau rectangulaire et vert pâle qu'il partage depuis quatre ans et deux mois avec une comptable romantique prénommée Annette, allergique aux fleurs et amoureuse de Sean Connery. Son sens aigu de la dérision et de la relativité des choses vient quotidiennement au secours de Gaston quand Annette lui expose par le travers ses déboires amoureux et par le menu le dernier film de Brad Pitt. Lui qui n'a déjà pas supporté Cendrillon…Plutôt honteux de sa fragilité émotionnelle, Gaston venge l'honneur de son ego par une opiniâtreté au travail tout inutile, sinon qu'elle lui attire la bienveillance de ses supérieurs. Comme il est plutôt dépourvu d'ambition, il a également droit au respect de ses pairs. N'étant attendu nulle part et ne se sentant nulle part davantage chez lui que dans son bureau, Gaston apprécie de travailler tard. Après le départ des employés, il prend en pensée la barre du grand navire de l'administration, trois fois par semaine, et rêve d'espaces lointains démesurément vides, en classant les dossiers du département contentieux. Il se prémunit ainsi d'une trop grande familiarité avec des inconnus mauvais payeurs ou mangeurs de crédit, dont il a l'impression de violer l'intimité. Il résume sur des fiches les situations compliquées que le lendemain des harceleurs professionnels tenteront de débrouiller sans perte financière. Puis il éteint, se coiffe d'une casquette et s'entoure d'une écharpe avant de saluer sans oser les regarder les femmes de ménage, et s'en va.

19:32 Écrit par YYY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : crea |  Facebook |

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