24/09/2006

ouverture

Il y a la mère, et ses yeux profonds qui sourient. Peut-être est-ce doux mais j’en doute. Elle parle, empressée. On dirait que les mots dans sa bouche l’empêchent de respirer. Je distingue leur chaleur, en petits nuages, s’évaporer entre ses joues et celle du cadet, qu’elle embrasse. Il y a le parfum du petit matin. Il y a surtout l’odeur qui sera pour toujours celle des départs. La mère va de l’un à l’autre de ses fils. Ses mains n’arrivent pas à se poser. Ce sont deux papillons. On les voit lisser un col, soutenir un visage, puis la tête entière, puis se replier sur un sein. Déjà elles s’envolent. L’autre fils semble fier. La tête haute cache presque le soleil pâle. On distingue mal ses traits, à contre-jour. Mais je pense qu’il sourit aussi. Son sourire doit être plus léger. Les doigts de la mère courent sur ses joues. On voudrait qu’ils s’agrippent, qu’ils se plantent et le retiennent là. Je la vois parler, par petits bouts de phrases, mais je n’entends rien. Ces mots ne sont pas pour moi. Ce sont des mots qu’ils doivent emporter. Des paroles de mère, comme de petites laines. On voit les bagages propres, petits cubes bien nets, bien neufs, empilés proprement devant le garage. Là-bas le père s’active. Je ne sais au juste ce qu’il fait. Je le vois seulement s’agiter, d’un bout à l’autre du souvenir. On l’entend brusquement jurer dans le garage, puis le bruit du moteur. Il crie à la mère des mots que personne n’entend, puis se remet à bouger, autour de la voiture. Je le vois rentrer dans la maison, je le revois s’affairant près du coffre, mais c’est la mère que je regarde. Je ne peux détacher mes yeux de sa main, de sa bouche. Je regarde, assis sur l’escalier, impuissant, les longs doigts de la mère, impuissante. Ils se perdent dans les cheveux de l’un, contraignent les épaules de l’autre. Ils ajustent des détails, reviennent sur la bouche de la mère. Mais le jour avance. On voit le brouillard se prendre dans les cimes des arbres du côté de la route. L’aîné piaffe, il tire l’autre par la manche, l’autre dont l’ardeur s’émousse aux mains de la mère. La mère n’en finit pas de ne pas finir son carrousel. Je me souviens que certains mots éclatent alors autour d’eux. Puis ils s’embrassent, et même de loin, on peut voir blanchir les mains tant elles serrent. Je regarde le père. Immobile. Décomposé. Je reconnais cette statue, c’est pour toujours mon père. Autour de lui c’est l’air qui vibre. On entend tourner le moteur. Je vois les petits nuages monter du pot d’échappement et s’enrouler autour de ses jambes. Puis brutalement tout s’achève. Le père est dans la voiture. La voiture rejoint les autres. Il descend et regarde enfin ses deux grands fils jusque très loin dans leurs yeux, alors que les grosses paluches de bûcheron se posent doucement sur les épaules de la mère. On la voit s’abandonner, imperceptiblement. Alors ils grimpent dans la voiture. Plus personne ne parle, maintenant. Le monde se tait encore quand je regarde la voiture qui rétrécit sur la route en lacets, puis s’évanouit dans le brouillard.

11:56 Écrit par YYY | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : crea |  Facebook |

Commentaires

ouverture wouah! Quel texte! C'est tellement beau que j'en ai les larmes aux yeux;
As-tu l'intention d'en écrire d'autres? Question peut-être idiote mais je ne sais pas comment cela fonctionne

Écrit par : maman | 24/09/2006

Les commentaires sont fermés.